L'Islande sur un bouchon


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lundi 13 juin
Mon avion, parti de Lyon à minuit, atterrit à Keflavík 3h30 plus tard. La nuit a été courte. A l'immigration un douanier me demande ce que je transporte. Je lui réponds qu'il s'agit d'un kayak gonflable et il me laisse passer en souriant, sans fouiller mes sacs. Ouf, j'ai eu chaud car je transporte deux noix de jambon fumé, un produit d'importation totalement interdit en Islande ! Je les avais emballées dans plusieurs couches de papier alu et disposées à côté de mes pales de pagaie en aluminium pour noyer le poisson... Euh, le jambon.
Mon objectif est de réaliser le tour d'Hornstrandir, une péninsule située à l'extrème nord-ouest du pays, qui a le statut de réserve naturelle, sur mon prototype de kayak gonflable. Pour la première fois celui-ci va se frotter à des eaux froides, alors que d'habitude il navigue dans, dixit Brassens, ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut".
Je rejoins la capitale, Reykjavík, en bus, puis son aéroport à pied avec mes trente kilos sur le dos. En chemin une sorte d'oie sauvage traverse effrontément la route, juste devant moi, suivie de sa marmaille à la queue leu-leu. Quel pays bizarre où les piétons ne respectent pas les passages cloutés.
A 8h00 mon second avion décolle pour atterrir à Ísafjörður 40 minutes plus tard. Le temps est exceptionnellement beau. Aucun nuage, le ciel rayonne d'un bleu fidjien, contrairement à l'eau dont la température ne dépasse pas 8°C. Le temps d'acheter une bouteille de gaz pour mon réchaud et des biscuits neutres qui feront office de pain (j'ai importé tout le reste de la nourriture de France), et me voilà sur le port à gonfler mon prototype.
A midi je suis sur l'eau. La température de l'air me rappelle douloureusement que je ne suis pas aux Fidji. Malgré ce soleil radieux le fond de l'air est frais. Que serait-ce sous un temps gris et pluvieux ?
En arrivant sur la pointe je me tâte. En toute rigueur il me faudrait partir vers l'intérieur du fiord, à l'est, pour rejoindre une zone moins large afin de traverser en sécurité. Mais le temps est si beau, et les prévisions météo si clémentes, que je ne peux m'empêcher de traverser tout de suite. Le point visé est un refuge d'urgence situé à 11 km au delà du bras de mer. Sous l’œil suspicieux des macareux qui gardent bien leurs distances, je me lance dans la plus grande traversée jamais réalisée au cours de mes précédentes expéditions.
Peint en rouge, le refuge devrait être, pour un humain normalement constitué, visible comme un bouton disgracieux sur le nez au milieu de la figure, mais pour mes yeux à moitié daltoniens c'est une autre affaire. Heureusement j'ai bien géré la direction et je l'atteins sans problème 2h45 plus tard, soit à la vitesse tout à fait acceptable de 4km/h. Jackpot, réaliser aujourd'hui cette traversée m'a évité de perdre deux jours.
Le refuge a été détruit Dieu sait quand par Dieu sait quelle tempête. Il y a aussi une maison en phase de délabrement. Bref, je suis obligé de monter ma tente. Le temps n'a pas bougé, le soleil est toujours aussi éblouissant. La plage, de sable noir, s'étend à perte de vue. De l'autre côté du fiord les montagnes alignées, pieds dans l'eau, rythment la démesure de ce panorama exceptionnel. Au bord les femelles eider, regroupées entre elles, s'occupent de leurs larbins. Les mâles ? Ils flottent en bande, plus au large, à faire je ne sais quoi. Sans doute un bistrot flottant... Seul bémol à ce tableau idyllique: Une armée de moucherons très très chiants s’évertue à entrer par (presque) tous mes orifices. Heureusement j'ai emmené avec moi une moustiquaire de tête achetée en Islande lors de mon précédent voyage il y a six ans.
Mon repas du soir se compose de lentilles avec lesquelles j'ai mélangé des petits morceaux coupés dans mon jambon fumé illicite. Mais la cuisson de cette fabacée soi-disant pré-cuite s'avère trop longue. Ne possédant qu'une recharge de gaz c'est inquiétant pour la suite. Je mets la ration de demain à tremper dans une petite bouteille d'eau en espérant réduire le temps de cuisson.
Je m'écroule à 22h, la journée a été très très longue.

























































































































mardi 14 juin
Debout à 7h30. Après une bonne nuit, fort du temps gagné hier, je prends mon temps en profitant du soleil toujours présent. Une partie de la matinée est consacrée à  rallonger bras et jambes de mon shorty avec les morceaux de néoprène que, par la grâce d'une intuition de dernière minute, j'ai pris avec moi. Me voilà donc deux heures durant jouant du ciseau, de la colle néoprène et de l'aiguille. Ayant clairement sous-estimé la température, et n'étant pas encore ni dans le mauvais temps ni du côté Océan Glacial Arctique, j'ai de quoi m'inquiéter ! L'épaisseur de mes vêtements néoprène est de 2 mm: Chaussons thermiques, bottines, cagoule, souris et shorty. Le tout dans une combinaison de kway respirant fabriquée pour l'occasion.
Départ à midi, toujours sous un temps fabuleux. Je file nord-ouest en longeant une côte mouillée par la mer d'un côté, et trempée par l'eau de fonte des névés de l'autre. Les torrents, petits et grands, sont légion, et certaines chutes d'eau impressionnantes. Je ne risque pas de mourir de soif. Des phoques, sans doute ahuris de me voir ici, sortent timidement leurs nez de cette eau glaciale pour me scruter de leurs yeux noirs et profonds. Lorsque je soutiens leur regard ils disparaissent aussi sec pour réapparaitre quelques dizaines de secondes plus tard à un endroit d'où ils pensent sans doute être moins visibles. Des cygnes chanteurs me dépassent régulièrement. J'ai l'impression qu'ils klaxonnent pour me doubler tant leur "chant" ressemble à l'avertisseur sonore d'une vieille guimbarde.
Arrivé sur la pointe un vent de face m'empêche de continuer. Je dois bivouaquer. Les falaises abruptes m'obligent à faire demi-tour car il me faut un coin à peu près plat pour bivouaquer, et si possible sans risque de me voir broyé par quelque éboulement impromptu. Je dois tout de même revenir 500 mètres en arrière pour trouver ces conditions.
L'opération hydratation des lentilles est un demi succès, ces dernières demandent encore un peu trop de cuisson. Il faudra faire très attention au gaz.
Venant du nord, des nuages sombres ne me disent rien qui vaille. Dodo, on verra ça demain.


















































Mercredi 15 juin.
J'ai mal dormi, entre autre à cause du fait d'avoir été obligé de monter ma tente sur les galets. Vu la faible épaisseur de mon matelas en mousse, ma couche ressemblait plus à Verdun qu'aux plaines de la Beauce. Pour économiser mon gaz j’allume un feu grâce à quelques bois flottés qui trainent en haut de la plage. Il me permet de faire chauffer de l'eau pour le thé et d'incinérer mes déchets.
Vers 10h00, après avoir filmé les eiders, caché derrière un rocher, je décolle. Il n'y a pratiquement pas de vent. Arrivé à la pointe je m'amuse à observer les différentes manières d'atterrir selon l'espèce d'oiseau: Les uns le font sur leurs pattes palmées, tel un hydravion, les autres sur le thorax. Puis je traverse sans difficulté les 7 km dans la baie qui me sépare de la réserve. Peu avant d'y parvenir le personnel d'un bateau garde-côte m'offre un café. C'est très sympa de sa part. Puis je rejoins le refuge d'urgence répertorié sur la carte. Pour m'éviter de monter la tente je ne résiste pas au chant des sirènes et je cours squatter cette petite baraque apparemment édifiée en 1969, si on en croit la première page du livre d'or. Il s'agit d'une vieille construction en bois constituée d'une seule pièce, mais qui tient toujours debout. A l'intérieur des couvertures, du gaz, un poêle à mazout, de la vaisselle d'un autre age et des couverts pas moins jeunes, des vêtements en laine mités, une trousse de secours récente, un minimum de nourriture pas trop périmée et une radio de secours plutôt mal en point. Bien entendu je me contente d'y dormir, il n'est évidemment pas question de toucher au matériel d'urgence.
Dans cet endroit très isolé je m’aperçois qu'il y a cependant du réseau téléphonique. L'explication est simple, ce côté de la réserve est en face des villages qui se trouvent à 20 km au sud, de l'autre côté du fiord. Au téléphone un copain, Michel Menu, me dit entendre des mouettes. En levant la tête je m’aperçois qu'il s'agit en fait d'un renard polaire ! De son cri curieux il me fait certainement savoir sa désapprobation de me voir ainsi sur son territoire.











































































































































Jeudi 16 juin
Deux petits cadeaux ce matin: une chiure de renard sur le pas de la porte de "mon" refuge, et une autre sur les galets qui recouvrent ma propre petite commission d'hier. En d'autres termes: "Casse-toi, je suis chez moi".
Pour la première fois il fait gris. Heureusement il n'y a pas de vent ni de pluie et mon bateau se glisse à 9h15 sur une mer d'huile. Étape importante, je dois passer le cap le plus à l'ouest de mon expédition. Je longe de grandes falaises remplies d'oiseaux, sur une eau bien fréquentée par des phoques qui, pour certains, me suivent pendant plus d'une heure ! Arrivé à la pointe c'est le festival. ça piaille, ça crie, ça virevolte, ça plonge. Mouettes tridactyles, petits pingouins et autres guillemots se partagent les anfractuosités de ces parois vertigineuses. Les fulmars, apparemment curieux, viennent contrôler de très près mon embarcation en frôlant l'eau de leurs longues ailes agiles. Sur leur bec une excroissance curieuse attire mon attention. Je me demande bien quelle peut être sa fonction [NDLR: à mon retour j'apprendrai que celle-ci fait partie d'un système biologique de dessalage qui lui permet de boire de l'eau de mer ! En effet le fulmar, quand il n'est pas en période de nidification, peut passer de longs mois en mer sans revenir sur la côte].
Contrairement aux oiseaux que j'ai croisés jusque là, beaucoup s'approchent tout près de mon kayak. Mais lorsque je fais un geste un peu trop brusque tout ce beau monde se sauve en plongeant de concert dans une eau vert-cul-de-bouteille mais relativement transparente. Grégaires, il suffit que l'un d'eux prenne peur pour que tout les autres le suivent dans sa fuite sous-marine. L'ambiance est magique, mais l'odeur du guano, c'est à dire des fientes d'oiseau, est vraiment répugnante. Un cocktail malodorant de dessous d'aisselle, de pourriture certainement pas noble et de vieux gasoil, bref une fragrance bien loin de l'essence d’ilang-ilang.
Vers 14h00 je débarque, transi de froid, dans un micro hameau constitué d'une poignée de résidences secondaires et d'un refuge d'urgence dévasté par une tempête. Toute une façade écroulée expose son intérieur à tout vent. Par bonheur il y a un pull islandais pas trop mangé par les mites. Je l'enfile illico sur ma combinaison néoprène, sous la combinaison de kway respirant, puis mange un morceau sans toutefois parvenir à me réchauffer entièrement. Un peu plus haut des gens rénovent leur maison de famille. Même si il n'y a aucune route dans cet endroit perdu, on peut y accéder en bateau ou même en avion en atterrissant sur des "pistes" en herbe improbables qui ne sont détectables que par la présence d'un manche à air ! Miracle, ces indigènes m'invitent, sans doute par pitié, à partager avec eux une collation. Une heure plus tard et quelques denrées alimentaires ingurgitées, dont un café au lait bien chaud, je parviens enfin à me réchauffer. La leçon de froid est implacable, ce pull islandais providentiel devra impérativement, si je veux mener mon expédition à son terme sans mourir de froid, me suivre jusqu'à la fin.
Ragaillardi, je remonte sur le kayak pour traverser, sous la pluie, la baie afin de retrouver un autre refuge d'urgence situé à quelques km. Je débarque dans la grisaille sur une plage qui s'étale au pied d'une résidence dans laquelle j'ai vu du mouvement. Il s'agit d'un vieil homme qui, bien que sorti lorsque je débarque, ne m'adresse pas la parole, ne répond pas à mon salut et rentre aussi sec dans sa demeure. Cet accueil éminemment chaleureux m'invite à rejoindre le refuge sans attendre. Heureusement il est à peu prêt en état. Sans lui je serais dans une situation très délicate car la pluie persiste et je me vois mal monter ma tente dans ce froid humide, sans pouvoir faire sécher mes fringues de navigation.
Comme chaque jour je trouve le courage de me rincer à l'eau douce bien froide, sans toutefois aller jusqu'à me savonner. Ce serait vraiment trop difficile car je suis très frileux. On attendra le retour du soleil.
A noter: Il n'y a plus de réseau téléphonique, je ne vais pouvoir désormais compter que sur ma balise de détresse en cas de problème.










































































vendredi 17 juin
Levé à 7h00. Un soleil timide se voit vite dominé par de méchants nuages gris-noir, mais il ne pleut plus. Je rechigne à enfiler mes fringues qui n'ont pas tout à fait séché pendant la nuit, malgré le fait de les avoir bien étendues. Je n'ose pas imaginer comment elles seraient trempées sans ce refuge.
Départ à 9h30, le pull rangé dans un sac poubelle à l'avant du bateau. Erreur, j'ai été trop optimiste car le froid vif me pénètre rapidement. Mais le débarquement n'est pas aisé, et c'est seulement après avoir passé la pointe que je parviens, gelé, à débarquer sur de gros galets très glissants, donc dangereux, car couverts de micro algues. Impossible d'y hisser le kayak, j'amarre donc celui-ci avant de gravir, clopin-clopant, le pull dans une main et le casse-dalle dans l'autre, l'édifice glissant. Le pull enfilé, mon "repas" avalé, Une vingtaine de minutes sont nécessaires avant de commencer à me réchauffer.
A 15h30 je débarque sur une plage où s'amusent trois enfants accompagnés de leur mamie. il faut les voir, emmitouflés dans leurs cirés,  les pieds baignant dans l'eau glacée, s'amuser avec les vagues. Eh oui, c'est ainsi qu'on profite de la plage lors d'une belle journée d'été au nord de l'Islande. Notez qu'une "belle journée" dans ce pays c'est une journée sans pluie. Mais c'est un peu comme à Brest, quand il ne pleut pas c'est qu'il va pleuvoir, les belles journées sont donc très courtes. On peut même dire qu'il y a plusieurs belles journées par jour !
Je m'installe avec bonheur dans le plus beau refuge d'urgence que j'ai fréquenté jusqu'ici. Spacieux, lumineux, c'est le grand luxe. Je suis très fatigué mais le moral est bon. Sans ces cabanes le trip serait vraiment très difficile.
Mes panneaux solaires rechargent parfaitement les batteries de la caméra qui sont directement reliées sur leur sortie 5 volts, sans passer par un système électronique de détection de fin de charge.  Pour ne pas les détériorer il faut jauger à la louche, en évaluant le temps d'exposition et le flux lumineux moyen, l'énergie accumulée. N'ayant pas à alimenter de système de contrôle, toute l'énergie est consacrée à la recharge qui se fait deux fois plus vite qu'avec un chargeur muni d'un détecteur de fin de charge.
Je me couche tôt, à 20 heures, au sein de cette belle "petite maison dans la prairie".




















































































































Samedi 18 juin
Levé à 6h00 après une nuit pas terrible. Temps gris, pas de pluie, mer d'huile. Il fait froid.
Après m'être rendormi une heure, je démarre à 10 heures. Arrivé à la pointe la plus au nord de mon périple, mon bateau est stoppé net par un vent d'est. Mon kayak hissé sur quelques rochers rendus rugueux par les balanes qui y vivent, je patiente en espérant voir le vent tomber. Peine perdue, une heure plus tard il me faut faire demi-tour.
Mes affaires une nouvelle fois débarquées dans ce refuge béni, je tente subtilement de me faire inviter à manger, ou au moins me faire offrir un café, dans une des trois maisons plantées à quelques centaines de mètres d'ici. En effet je suis un peu juste en nourriture et, bien entendu, il n'y a aucun magasin dans cette réserve. Première tentative au bord du lac chez un couple de retraités. L'homme préfère sortir dans le vent pour me parler plutôt que de me faire entrer. Fouettés par Éole, Nous discutons de choses et d'autres, mais toujours pas l'ombre d'une esquisse d'un début d'invitation. Sa femme me regarde de derrière ses carreaux comme un animal de zoo sans même me saluer. Au bout de 20 minutes je lâche l'affaire. Seconde tentative auprès de la famille dont une partie s'amusait hier dans les vagues. Là c'est plus sympa, ils m'invitent à boire une bière car, comme tout bon islandais qui se respecte, ils picolent consciencieusement le we. Malheureusement je ne bois pas d'alcool et ils ne m'offrent rien d'autre, pas même un café ! Là aussi nous discutons de choses et d'autres. Ils me disent avoir vu, la semaine dernière, des Icebergs du Groenland passer au large de la pointe !
Bredouille, n'ayant plus personne à taxer, je dois donc consentir à me terrer dans ma cabane en me contentant de rogner ma maigre pitance.



























Dimanche 19 juin
Nuit correcte., sans plus.
La tempête est tombée, la mer est d'huile, mon bouchon est à l'eau l'eau à 8h00. Je passe, cette fois-ci sans encombre, la pointe, me retrouvant d'un coup côté nord dans l'Océan Glacial Arctique. L'eau y est vraiment plus froide qu'au début de mon périple, peu-être 5°C. En tout cas j'expire de la buée, c'est un signe qui ne trompe pas !
Vers 13h00, après avoir parcouru environ 12 km, je fais ma pause casse-croute an niveau du refuge de la baie de Hlöðuvik. Ce dernier ne ressemble en rien aux précédents qui étaient beaucoup plus vieux. Cette version moderne, fixée au sol par de solides haubans, tient plus de la soucoupe volante que du refuge proprement dit. Plus petits et moins confortables que les anciens, ces refuges sont toutefois mieux adaptés aux exécrables conditions météo de cette partie de la péninsule très exposée aux tempêtes hivernales. Malgré l'absence d'arbre, le haut des plages est recouvert de nombreux troncs, transportés par quelques courants marins, qui proviennent d'autres pays plus boisées ou peut-être de quelques containers perdus. Certains se trouvent même plus haut, dans l'herbe, dénonçant par là même la démesure de ces tempêtes que je ne voudrais pour rien au monde essuyer sur mon frêle esquif.
N'ayant pas pu bouger hier je dois continuer pour rattraper mon retard. Il ne faudrait pas risquer de ne plus rien avoir à manger. Vers 17h30 j'arrive dans la baie de Hornvík, bien fatigué par cette étape d'environ 25 km. Mais du refuge indiqué sur la carte ne subsiste qu' une plateforme en bois. Sans doute a t-il été détruit par une tempête. Un peu dépité, je me résigne à dormir sous ma tente. Heureusement pour moi le temps est de nouveau ensoleillé. Après avoir dégagé de lourds galets du sable pour me faire une place confortable sur la plage, je monte ma tente et fais sécher mes affaires sur les rochers. Il y a beaucoup d'oiseaux, l'endroit est magnifique. J'ai la chance d’assister, quinze mètres devant moi, à la séance de nettoyage d'une famille d'arlequins plongeurs. Pour se débarbouiller elle profite de l'eau douce du torrent qui débouche sur la plage. Et les surprises faunistiques ne sont pas terminées; soudain surgissent de nulle part deux jeunes et splendides bipèdes femelle. Elles me disent travailler pour les gardiens du parc et faire une étude sur les renards. En papotant j'apprends qu'en fait je me suis trompé de plage et que le refuge se trouve juste derrière la petite pointe qui dépasse en fond de baie, environ 500 mètres plus loin, à côté de l'emplacement où doivent normalement être montées les tentes. En effet, celles-ci ne doivent légalement pas être installés autre part qu'aux emplacement prévus, souvent à côté d'un refuge. La mienne étant déjà montée, et mes affaires étalées sur tous les gros rochers de la plage, je redoute un instant d'être sommé de déguerpir. Heureusement elles ne semblent pas à cheval sur le règlement et me disent simplement de ne rien laisser derrière moi quand je quitterai les lieux demain, ce qui est la moindre des choses.
Pendant que nous discutons, un renard descend sur la plage pour saisir dans sa gueule un fulmar mort. Notre présence ne semble pas du tout l'incommoder et il repart aussi sec, sans doute très heureux d'avoir dégoté ce casse-croute providentiel.

















































lundi 20 juin
La chaleur du soleil à travers la tente me réveille à 7h30. Le temps est splendide, pas un pet de vent, la mer est d'huile.
Après avoir profité de cette belle lumière du matin pour filmer les oiseaux, je décolle vers 9h pour rejoindre le QG des Rangers car j'ai RDV à 10 h00 avec les filles pour profiter d'un bilan météo qu'elles reçoivent par radio tous les matins. L'étape d'aujourd'hui étant vraiment engagée, il faut profiter de l'occasion. En effet je dois longer, sur la portion la plus exposée de la péninsule, des falaises verticales atteignant parfois plus de 300 mètres ! Mais à 10h30 elles ne sont toujours pas là. Si je veux espérer rejoindre aujourd'hui le prochain refuge d'urgence il me faut partir dare-dare. Je m'engage donc sans tarder dans la traversée en direction de la pointe, derrière laquelle démarre la succession des falaises. Sur place mes antennes me somment de prendre garde. Un vent de sud-est, donc face à moi, s'est levé. Mon pif me dit de ne pas y aller et m'invite à me replier dans la baie. Pour patienter en espérant une accalmie, je filme une bande d’acariens rouges microscopiques occupés à dévorer des petites mouches mortes à marée basse sur les rochers. Quelle gloutonnerie insoupçonnée, un vrai film d'horreur !
Le vent n'étant toujours pas tombé je m'attaque à mon petit repas. Je suis désormais contraint de me contenter de demi rations, sinon ma quantité de nourriture risque de ne pas être suffisante pour finir mon périple. Vers 14h00, constatant avec tristesse que le vent a forci, je n'ai d'autre choix que de remettre à plus tard cette étape majeure. Je rejoins difficilement le fond de la baie, vent dans la gueule, en longeant le côté ouest de la pointe. La plage de sable noir sur laquelle j’atterris est grande et majestueuse. Une chute d'eau magnifique trône en arrière plan, sertie d'une végétation vert tendre arrosée des embruns de son eau douce. Je monte ma tente le plus haut possible sur le sable, juste sous la dunette qui borde la plage. Le vent qui meugle m'incite à édifier devant ma tente une barricade avec des rondins trouvés sur la plage,  mais aussi avec mon kayak qui s'avère très efficace pour dévier le vent vers le haut. Cette opération nécessite une manutention d'environ une heure car les rondins pas trop lourds ne sont pas tout proches. Bingo, le vent fort se transforme en tempête. Ma tente, heureusement bien protégée, tient bon, même si à l'intérieur le bruit de la toile qui claque n'est pas très rassurant. Dehors les lumières, transperçant les camaïeux de gris formés par l'amoncellement des nuages, sont époustouflantes. En contrejour un renard traverse ce spectacle grandiose qui a pour orchestre le bruit du vent et du sable qui fouette tout ce qu'il trouve sur son chemin. L'instant est précieux, mais il y a un revers à cette belle médaille, je nique ma caméra à cause de ce sable très agressif. Heureusement j'en ai pris une de secours, mais mon joker est maintenant grillé.
La peau du visage me fais souffrir. Incroyable, j'ai chopé des coup de soleil en Islande !











































































mardi 21 juin
La pluie a chassé le vent, ainsi que la poésie du lieu. Mon campement, sous une couche de sable noir, ressemble dorénavant au radeau de la méduse. Le sable a envahi les moindres interstices de mon édifice improvisé. Heureusement la tente a tenu bon et l'eau n'y pénètre pas. L'épais brouillard ajoute à l'ambiance déjà glauque une touche de fin du monde. Pas question de prendre la mer, il va probablement falloir passer la journée ici. Je m'occupe en partie en écoutant des émissions de France Culture podcastées en prévision de ces moments d’attente. Bien enfoui dans la chaleur de mon duvet en plume je n'ai plus qu'à patienter.
Vers midi la pluie cesse mais il fait toujours gris. Le froid est glaçant. En bon breton que je suis je pars ramasser bulots et bigorneaux. Les premiers sont peu nombreux, les seconds très petits. Bref, ce n'est pas cette maigre pitance qui va me nourrir. De plus le goût des bigorneaux s'avère décevant. Leur saveur est loin d'égaler celle de ceux du golfe du Morbihan.
Une question se pose: Si je ne peux pas naviguer demain il faudra penser, en raison du manque de nourriture, à plier les gaules pour me taper une grosse marche de 10 km, ponctuée d'un passage de col à 600 mètres, pour rejoindre la baie de Veiðileysufjörður où passe certains jours un bateau qui rejoint Ísafjörður. L'idée de devoir réaliser cette course avec près de trente kilos sur les épaules ne m'enchante pas. De plus ce serait un demi échec de n'avoir pas réalisé le tour complet de cette péninsule.

















































Mercredi 22 juin
Pas de vent, je décolle à 9h00. Bien décidé à longer cette côte maudite, je refais en sens inverse le trajet d'hier pour rejoindre la pointe. En chemin les méduses, se mouvant à différentes profondeurs dans l'eau transparente, me rappellent que je navigue bien sur un monde en trois dimensions. Arrivé sur place la houle, formée par la tempête d’avant-hier, n'est pas très engageante, d'autant plus que le brouillard est épais. Pendant un bon quart d'heure j'hésite. J'avance, je recule, j'ai peur de m'engager. Mais, calée sur la théorie fumeuse "Le calme après la tempête", curseur à l'orange vif, mon âme d'aventurier inconscient prend le dessus et je m'engouffre à corps perdu dans un brouillard à couper au couteau, englouti par l'immensité de ces parois vertigineuses. Seuls quelques amoncellements de roches au pied de celles-ci laissent espérer pouvoir échapper à une subite tempête. Mais l'idée de devoir me blottir entre deux cailloux, sans pouvoir monter ma tente, en attendant la fin du gros temps, avec la peur de me prendre un éboulis sur le coin de la tronche, m'incite à pagayer avec force pour réduire au maximum la probabilité d'une telle éventualité. L'ambiance tendue est très impressionnante, je suis à un niveau d'alerte et de concentration maximum. Les oiseaux et les phoques, tels de fourbes sirènes piégeuses, semblent me guider vers une mort certaine. Pour ajouter une couche à cette ambiance d'apocalypse, je suis souvent obligé de me tenir loin du bord pour ne pas me retrouver pris par une déferlante. Me voilà donc cerné de tous les côtés par le brouillard, avec pour seuls points de repère pour m'orienter le bruit des vagues qui s'écrasent sur le basalte, le piaillement des oiseaux qui nichent sur les falaises et l'aiguille de ma boussole. Soudain des limbes de brume s'entrouvrent un instant pour me laisser entrevoir le phare de Làtravik. De mon étroit corridor liquide qui git entre le monde des vivants et celui des fantômes océaniques, cette vision irréelle me permet de faire le point sur mon avancement. L'ambiance est très pesante, je me sens tout petit et très vulnérable. Heureusement le temps reste calme et, malgré l'impressionnant brouillard, la houle semble vouloir devenir moins forte.
Vers 14h00 je parviens à débarquer sur des rochers, sous d'immenses falaises remplies d'oiseaux. Pipi, casse-croute, et me voilà reparti sur une mer de plus en plus calme. La houle est vaincue et la verticalité des falaises est contrainte de se muer petit à petit en collines beaucoup plus faciles à escalader en cas de mauvais temps. Rassurée, mon âme tourmentée s'éloigne petit à petit de ce purgatoire austère.
Vers 16h30 le refuge de la baie de Barðsik est atteint, mais celui-ci, bien penché, a visiblement pris de plein fouet une forte tempête. Le vent l'a carrément fait tomber de ses fondations ! L'intérieur est dévasté, pas question de dormir dedans. Deux solutions: Soit je monte ma tente sous cette grisaille humide perdue dans le brouillard, soit je continue ma route pour atteindre le dernier refuge le plus à l'est de cette péninsule. Cette option, malgré la distance qu'il faudrait ajouter à cette journée déjà bien chargée, me plait car je serais définitivement débarrassé de cette côte exposée. En effet, ce dernier refuge se trouve en limite de la péninsule, au niveau de la jonction la plus fine d'avec le reste du pays. Du coup il ne me resterait plus qu'à traverser à pied les 6 km pour rejoindre l'autre côté situé dans le calme des fiords protégés. Allez zou, assez tergiversé, en route. Il n'y a plus de houle et, malgré la fatigue, il est aisé de naviguer sur cette mer dorénavant d'huile.
J'arrive à destination, très fatigué, vers 20h30. La plus grosse étape jamais réalisée au cours de dernières expéditions, plus de 30 km, est enfin achevée. Le refuge est un peu penché, mais beaucoup moins que le précédent. Lui aussi est "sorti de ses gonds". Du coup il faut mettre des cales sous les pieds des bancs qui font office de lit, et sous le réchaud pour faire la cuisine ! J'ai l'impression d'être dans un bateau, d'autant plus que cette énorme étape m'a donné des vertiges. Plusieurs fois je manque de me casser la figure.


















Jeudi 23 juin
Le beau temps me permet de découvrir la beauté de cette baie que je n'ai pu contempler hier.
Après avoir dégonflé le kayak et rangé tout le barda dans mes deux sacs je me lance, chaussons de plongée bien calés dans mes légères chaussures de trail, sur ce tronçon de 6 km agrémenté d'un passage de col à 200 mètres d'altitude. L'entreprise n'est pas aisée, d'une part à cause du poids que je porte, mais aussi des gués que je dois traverser et des zones humides où mes jambes s'enfoncent parfois jusqu'aux cuisses !
En chemin j'ai l’opportunité de filmer les fameux cygnes chanteurs avec leurs petits. Normalement la stratégie des parents est de s'éloigner de leurs rejetons pour détourner l'attention du prédateur. Mais là ça ne sert à rien car j'ai surpris tout ce beau monde au détour du chemin sur un petit plan d'eau. Du coup, vu que les parents savent que je sais où se trouvent leur progéniture, ils ont plutôt intérêt à rester près de leurs petits pour les défendre. Opportuniste, je me régale de belles images pour mon film.
Je peine à atteindre le col. Il faut dire que la fatigue inhérente à l'étape d'hier, le manque de nourriture et mon âne mort sur le dos ne sont pas là pour m'aider. Au col il reste de la neige et le vent souffle fort. La descente est moins difficile que la montée, mais plus longue. Sur les rotules je rejoins enfin le refuge vers 13h00. Il est penché lui aussi, le vent l'a fait tomber de ses fondations de bois. Décidément c'est une maladie ! L'intérieur est en piteux état et je dois m'échiner à nettoyer pour ne pas dormir dans une pièce trop sale.
Après avoir repris un peu de force je regonfle mon bateau. En milieu d'après midi un vent d'ouest se lève, réveillant aussitôt les nombreux moutons blancs qui s'étaient endormis. Le fond de la baie, protégé, reste calme. Hors de question de partir, pas seulement à cause du vent, mais aussi parce que je dois impérativement me reposer de ces dernières journées harassantes.
Un bourdon très lourd fait plusieurs tentatives de squattage de ma maison en pénétrant par la fente de la porte qui ferme mal. Toutes les demi-heures il revient à la charge et à chaque fois il faut le virer à coup de balai. C'est sans doute un hybride bourdon-poisson-rouge à la mémoire courte, ou une grosse abeille masochiste qui adore se faire taper dessus.

























Vendredi 24
Le soleil me réveille en embrasant mon lit par les deux petites fenêtre du pignon. J'ai bien dormi.
Dans la baie le vent n'est pas tombé. Cependant je décolle à 8h15 en espérant une accalmie. A ma sortie du fond de la baie un vent violent coupe net mes ambitions. Impossible d'avancer, je dois rebrousser chemin. Retour au refuge. Avant de me réinstaller, toujours dans l'espoir que le vent s'arrête, j'occupe mon temps à essayer de pêcher car j'ai vu un poisson non loin du bord. J'ai des hameçons, mais pas de canne, je me sers donc de ma pagaie pour tenter de prendre quelque chose. Mais celle-ci s'avère aussi courte que ma patience et j'abandonne bien vite l'expérience. Par contre il y a des tonnes de moules ! Et dire que j'aurais pu en profiter hier à marée basse ! Elles sont magnifiques et déjà très propres. Elles ne demandent quasiment aucun nettoyage et en dix minutes j'en récolte assez pour m'en cuire une bonne ventrée. Avec le peu de bois que je parviens à trouver (nous ne sommes plus sur la côte exposée qui en était gavée), j'allume un feu sur lequel je pose une bouilloire providentielle trouvée dans le refuge. J'ai eu le génie d'emporter du poivre avec moi, et, tout en buvant le jus de cuisson poivré et salé, je me gave de ces bivalves providentiels.
Vers midi débarquent au loin deux bipèdes. Il s'agit d'un couple de Suisses qui randonnent depuis 18 jours. Ils ont commencé leur trip avec sur le dos 37 kilos pour l'un et 30 pour l'autre ! Ils m'apprennent qu'il est possible de choper un bateau dans le fiord d'Hesteyri pour revenir à Ísafjörður. C'est sans doute l'option que je vais choisir.
Au cours de la journée je réitère deux fois de plus l'opération "moules". Et en soirée, bien à l'abri dans mon refuge, à côté de la tente des suisses, je me fais une soupe avec l'eau salée de leur cuisson. Maître renard, par l'odeur alléché, se tint un instant dans les parages, les narines dilatées et la langue bien pendante. J'ai la chance, au travers de la vitre, de pouvoir filmer de près ce petit animal rigolo.


























Samedi 25
Le vent a soufflé très fort cette nuit et il a beaucoup plu. La tente des suisses a bien tenu le coup, heureusement pour eux.
Ce matin le vent est tombé et je suis heureux de pouvoir décoller à 8h00. Environ deux heures plus tard je fais une pause en contrebas d'une belle bâtisse isolée. En haut de la plage de galets, sous la maison, trônent deux kayaks de mer. Il s'agit en fait du QG de la société Boréa Adventure qui organise des raids en kayak mais aussi des transferts inter-fiords par bateau à moteur. Je frappe à la porte en me disant qu'on pourrait certainement avoir des discussions intéressantes sur notre passion commune. Et, par ce temps gris-humide, il faut l'avouer, je ne serais pas contre un café bien chaud. Mais l’accueil n'est pas vraiment celui espéré. Pendant qu'à l'intérieur deux ou trois personnes semblent préparer un copieux petit déjeuner, l'homme qui m'a ouvert la porte m'y laisse sur son pas. Pendant que nous discutons dans le froid, la chaleur vient me narguer et l'odeur du café me titille les narines. Quand est-ce qu'il va se décider à me faire entrer ? Il finit par me dire, en anglais: "Désolé, je vais devoir te laisser, notre petit-déjeuner est prêt". No comment, je repars la queue basse, totalement éberlué par cet affront inhumain.
Après une grosse journée de pagayage je débarque à 15h00 à Hesteyri. Le tour d'Hornstrandir est bouclé, cette courte expédition est réussie.
Dans ce tout petit village de quatre ou cinq toits, la "maison du docteur", une bâtisse de 1901, possède au premier étage des chambres partagées à louer. Le bateau ne partant que demain à 17H00 pour Ísafjörður, je décide de plier les gaules et d'en louer une. Au regard de la météo moribonde je n'ai aucune envie de me taper un retour incertain en kayak, ni de passer cette nuit sous la tente. Il n'y a finalement personne d'autre que moi, j'ai donc la chance de profiter seul d'une chambre superbe pour environ 9000 Kr (environ 60 euros), percée d'une grande fenêtre dans chaque coin avec vue imprenable sur le fiord et meublée de deux grands lits pour moi tout seul. Royal ! Par contre il n'est pas question de manger ici car la formule souper + petit déjeuner m'est proposée pour la somme exorbitante de 16000 Kr, soit environ 110 euros ! Je dois donc patienter encore un peu pour manger un vrai repas sans me ruiner. Pour l'heure je profite d'une douche bien chaude et, dans la foulée, je me tape la première et dernière lessive de mon périple en lavant mon seul slip, mon pantalon-short, mon tee-shirt et ma paire de chaussettes. Inutile de vous décrire la couleur de l'eau, ce serait indécent.
La balance m'indique que j'ai perdu 4 kilos en 13 jours, je n'ai pas fait les choses à moitié.






















































































































































































Épilogue

Profitant de quelques jours disponibles avant mon vol de retour en France, j'ai refait pour la seconde fois le trek mythique Landmannalaugar-Thorsmörk. Malgré un temps gris et venteux la course a été très appréciable tant les paysages sont magnifiques. Petite anecdote: Au milieu du chemin j'ai croisé Fanny et son compagnon Patrick, actuel président de mon association de montagne à Grenoble (GUM38 pour ne pas la nommer). Le monde est petit...






























































Jean-Christophe Rabiller, artiste autoproclamé



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