Palawan Kayak


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Vendredi 29 janvier 2016
Me voici porté par le tram vers la gare de Grenoble pour cette première étape de mon expédition aux Philippines, plus exactement dans l'archipel de Palawan. J'ai appris hier qu'un Français, sa femme et leur fils ont été abattus par balle récemment sur l'île principale. Cool... Une femme m'inspectant  de pied en cap finit par me dire: "Je vous trouve charmant". Mes sandales en plastique (méduses pour les intimes) sont-elles à l'origine de cette déclaration flatteuse ? Me sentant plus que jamais l'âme de l'aventurier viril et intrépide, je bombe le torse jusqu'à la gare.
Je n'ai pas pris mon arbalète de chasse sous-marine car mon avion passe par Hong-Kong où j'ai déjà eu des problèmes à cause de cet objet interdit. J'espère que mon ski-fish, pris en remplacement, ne sera pas repéré.





















Dimanche 31 janvier
A 10h00, après une nuit passée dans l'aéroport bruyant de manille, je décolle pour Busuanga, l'île d'où je vais démarrer mon périple. Mauvaise surprise, on me fait payer 2600 pesos (environ 50 euros) de supplément bagage.
A 13h00, après avoir été déposé 1H30 plus tôt par un taxi (et pan, 2500 pesos de plus) dans une baie stratégique sous les cocotiers, me voilà sur l'eau. En fait le taxi m'a arnaqué car je ne suis pas dans la baie où il devait me mener, mais dans une autre située avant. Tout bénèf pour le chauffeur, mais moi je l'ai un peu mauvaise. Inutile d'insister, il persiste dans son mensonge.
Après quelques heures de navigation je dégotte une plage sympa à l'ouest de Calumboyan. La cheville et le genou de ma jambe droite me font mal car, il y a une semaine, je me suis fait une double entorse, heureusement pas trop sévère, en ski de rando. Je ne suis pas allé voir le toubib de peur qu'il me dise: "Pas de Philippines".
Malgré la chute du vent, il n'y a pas un moustique ni même l'ombre d'un nono (microscopique mouche de sable très très piquante). C'est bien la première fois que je vois ça dans une expédition. On va pas se plaindre, pourvu que ça dure. Étant dans une zone où on peut facilement trouver de l'eau, je me douche avec deux litres des huit que je transporte. Pas de moustiques, pas de nono, douche intégrale... C'est le grand luxe !
Ce soir je tombe de sommeil mais il ne faut pas m'endormir trop tôt afin de bien gérer le décalage horaire. A 19h30 je m’écroule dans ma tente, la porte moustiquaire tout de même fermée à cause des puces de mer qui sautillent ça et là. Elles ne piquent pas, heureusement.


















lundi 1er février
Bonne nuit, avec tout de même une petite insomnie entre minuit et 2. A 6h00 je suis debout, devant une mer d'huile. Pas un souffle de vent, décollage à 6h45. Un quart d'heure ne s'est pas encore écoulé qu'une pale de ma pagaie se fend à la base. Jamais je n'aurais cru qu'elle casserait. Elle a tenu quatre expéditions, la cinquième lui aura été fatale. L'autre pale tient toujours, mais pour combien de temps ? Un double haubanage de fortune m'autorise à repartir. Je fais de l'eau dans un petit village de 70 habitants environ.
Ayant posé assez tôt ma tente sur l'îlot qui trône au sud de Chindonan, j'ai le temps de m'essayer à la chasse sous-marine. Misère, les poissons sont petits et très méfiants. Impossible d'en piquer un seul. Il est vrai que mon ski-fish, beaucoup moins puissant, précis et discret qu'une arbalète, ne m'aide pas beaucoup.
Une philippine débarque avec son trimaran à moteur, type de bateau très majoritairement utilisé ici. Elle vient se baigner avec des membres de sa famille sur cette plage sans sable. En effet, celui-ci a été vendu par son propriétaire pour alimenter les fausses plages des lodges à touriste qui sont légion dans le coin. Pour ajouter une touche inesthétique au tableau peu reluisant, des objets en plastique ornent les cailloux (bouteilles, tongs...). On ne peut pas vraiment qualifier cette plage de paradisiaque. Comme pour me consoler de ma triste pêche et de ce lieu à moitié dégradé, la femme m'offre deux cocos verts que je m'empresse de boire goulument. C'est très gentil de sa part. A propos, je m’aperçois soudain que j'ai oublié mon crochet métallique pour décrocher les cocos à l'endroit où j'ai gonflé mon bateau hier. Je m'efforce pourtant de réaliser un tour d'horizon avant chaque départ en kayak, mais sa couleur brun-ocre l'a camouflé dans le sable grossier du même ton. C'est vraiment très con.
Toujours pas l'ombre d'un moustique, mais des grosses fourmis rousses qui mordent dur, mandibules bien resserrées dans la chair. La piqûre est douloureuse mais ne dure heureusement pas longtemps et ne provoque aucun bouton. Après m'être rincé avec un litre d'eau, je badigeonne mes jambes de crème solaire hydratante pour calmer les coups de soleil que j'ai immanquablement chopés suite à ma flemme de protéger mes jambes. Encore une connerie.





































































































Mardi 2 février
Pas très bien dormi.  Départ à 5h55. L'absence de vent inhérente au matin explique ma volonté de partir aux aurores car j'ai une grosse traversée à réaliser. En chemin le soleil se lève majestueusement de derrière Coron, une île aux reliefs très hauts que j'espère visiter à mon retour. Ce spectacle lumineux rend féérique cette traversée que je réalise en une heure (5 km/h, une excellente moyenne pour mon radeau). Lors de ma pause coco vert, un serpent d'environ deux mètres sort des fourrés. Il ne m'a apparemment pas vu et va faire trempette dans les vaguelettes. Puis, m'ayant repéré, il prend tranquillement la poudre d'escampette en ondulant vers les taillis dont il est sorti. Je ne sais pas si cette espèce est dangereuse, mais elle est impressionnante ! En partant je protège mes jambes du soleil par des sacs en toile. Il ne s'agirait pas de transformer mes brûlures au second degré en troisième !
En atterrissant sur une superbe plage au sud de Tampel, je m’aperçois horrifié que j'avais oublié de refermer mon sac étanche au départ de ma pause serpent-coco. Je n'ai heureusement rien perdu, ni embarqué d'eau suite à mon surf pour débarquer. Il y a un Dieu pour les aventuriers en carton !
Porté par un vent de nord-est je débarque en milieu de journée sur Bamboo, une île-lodge pour kite-surfeurs. Je suis accueilli par Adrien, un français embauché pour y donner des cours, qui me présente Johannes, l'allemand propriétaire des lieux. Ils m'offrent de partager leur repas. Je mange peu depuis mon départ, c'est donc avec joie que je me joins à eux. Sur leur conseil je file sur Ditaytayan, vent de travers, pour bivouaquer sur une plage convexe. Déserte, ouverte et magnifique, elle a cependant un défaut invisible que je ne tarde pas à percevoir: Des nonos antipathiques. Je me crème au plus vite, mais déjà une dizaine de gros boutons très douloureux font irruption. Ils vont immanquablement me démanger plusieurs jours durant. Me voilà baptisé au moment où j'aborde la zone non touristique. L'aventure peut commencer.




































































































































































































mercredi 3 février
Nuit moyenne, mais ça aurait pu être pire. Après avoir ingurgité trois bananes de celles qu'on m'a offertes hier en quittant Bamboo, je me résous à détordre le kayak qui a tendance à tire-bouchonner entre l'avant et l'arrière, d'environ 10 degrés. Cette opération nécessite un arbre qui possède deux bonnes branches parallèles. On y coince l'avant du bateau et on s'échine à faire tourner l'arrière comme un rebouteux remettrait d'aplomb le membre démis d'un cheval boiteux.
Départ 6h15, vent dans le dos, avec des creux de 30-40 centimètres. Les 9 km entre Ditaytayan et Dipalian sont torchés en 2h, une moyenne tout à fait raisonnable. Le temps gris donne un peu de répit à mes coups de soleil.  Un jeune homme, Mynard, qui vit sur la plage de la pointe nord-ouest m'offre du riz, du poisson séché frit et du café au lait. Je me régale de cette adorable intention. Mynard, pêcheur de religion catholique, vit simplement dans une case très sommaire remplie d'images pieuses ou kitch, voire les deux à la fois. Ce design intérieur particulier est assez courant dans ce genre d'îles à cocotier isolées et pauvres. Il y a même la photo en relief d'une corbeille de fruits, évolution moderne des broderies  kitch que je contemplais petit chez mes grands-parents agriculteurs qui vivaient dans une simplicité un peu comparable, toute proportion gardée. Je me garderais bien de juger cet intérieur tout personnel car je n'ai pas l'apanage du bon goût et c'est bien ce jeune homme qui m'accueille chez lui comme un prince sans jamais rien me demander en échange. Serait-ce le prélude au légendaire accueil philippin ?
Un vent arrière me pousse jusqu'au village de Dicabaito où je fais quelques courses basiques dans une micro-épicerie dont la gérante, en apprenant que je suis célibataire, tente de me mettre le grappin dessus. Puis j'entame le contournement de l'île par l'ouest pour être protégé du vent. En m'arrêtant pour faire de l'eau je me fais agresser par un dindon qui a peur que je lui pique la dinde qu'il s’apprête à sauter ! Quand je vois l'affreuse trombine qui fait office de tête à cette bestiole, ça me fait mal au cul de penser que cet "oiseau" ait pu m'identifier comme un congénère concurrent !
En abordant le sud de l'île un gros vent de face me donne du fil à retordre. Les falaises qui me surplombent, battues par la houle, ne me laissent aucune chance d'accoster. J'arrive exténué sur une plage très isolée, sans ombre, très bruyante à cause des vagues qui déferlent et recouverte d'innombrables bouteilles en plastique. Pourtant je dois nécessairement y bivouaquer car il serait, bien entendu, impossible de traverser aujourd'hui le détroit de Linapacan à cause du vent et de l'heure tardive. Heureusement le ciel gris m'épargne de bruler au soleil.
Ce soir je m'endors les boules Quies bien enfoncées au fin fond de mes oreilles fatiguées.






































































































Jeudi 4 février
J'ai dormi comme une masse, de 19h00 à 5h00, soit 10 heures de sommeil. La mer est basse. C'est curieux, j'aurais juré qu'elle était haute hier soir à 18h00. Je dois me tromper, je n'ai jamais vu des marées de 24 heures. Je dois être très fatigué.
Le gros du vent est tombé, le ciel est bleu, me voici prêt à affronter la traversée la plus risquée de mon expédition. Plus d'îles protectrices, mais une mer ouverte sur 6 km. Je donne quelques coups de gonfleur dans chaque boudin. Trois perdent très  peu d'air, mais le quatrième un peu plus. Il doit y avoir une micro-fuite mais elle n'est pas bien gênante.
à 6h20 j'attaque la traversée. Un petit vent d'est, heureusement pas bien méchant, se met en travers. Je dérive un peu vers l'ouest mais rien d'alarmant. Une houle d'environ 1 mètre rend l'étape impressionnante. Mais, là encore, aucune crainte car cette ondulation est lente et mon bouchon n'éprouve aucune gêne à monter et descendre sur les plis immenses de cet édredon bleu démesuré. C'est même plutôt ludique. 1h20 plus tard j'arrive sans encombre au nord-ouest de Binalabag, mais la houle s'écrase de plein fouet sur la côte. En voulant débarquer sur la première plage je me fais prendre par une grosse vague qui m'emporte dans un surf périlleux à l'issue incertaine. Le kayak, quasiment soulevé à la verticale, m'expulse d'un coup dans l'écume grondante et bouillonnante. J'ai à peine le temps de saisir la ligne de vie qui entoure le kayak que nous voilà, moi et mon bateau, roulés dans un vortex sans pitié. Alors que mes pieds n’arrêtent pas de percuter les coraux, (parfait pour soigner mes entorses), ma main reste agrippée à cette corde qui, bizarrement, me semble bien lâche. Passé le bouillon, je fais le bilan. Il est peu glorieux: Casquette perdue, cheville douloureuse et anneau inox (un de ceux qui retiennent la ligne de vie) arraché. Il y a eu un concours de circonstances; à la traction que j'ai exercée s'est ajoutée sur l'anneau inox la force du liche de la pagaie entrainée par l'eau. Le patch PVC a craqué sous cette tension trop importante. Mais les autres ont tenu bon et le kayak m'a suivi. Pour ce qui est de la casquette je suis un con. Il n'y a pas d'autre mot, je suis le dernier des imbéciles. D'habitude, lorsque j'aborde ce genre de vagues déferlantes, je prends soin de ranger lunettes et casquette dans le filet se trouvant devant moi. Voilà, encore une leçon qui montre qu'il ne faut jamais rien négliger. Perdre une casquette bien foutue n'est pas un drame en soi, mais va m'handicaper sérieusement sous ce soleil sans pitié.
Vers 10h00 je pose le bivouac sur Titatangcob. Heureusement protégé par l'ombre parfaite d'un grand arbre, j'entreprends un gros terrassement pour poser la tente car le sol est en pente et remplit de grosses pierres de corail. Je vais profiter de cette ombre bienvenue pour réparer l'embase de l’œillet, rincer le panneau solaire qui a mangé un peu d'eau (la protection en PVC transparent n'est pas tout à fait étanche en cas de retournement) et concevoir un nouveau chapeau. Mais priorité à une nouvelle tentative de chasse. Après une heure de palmage à contre courant, les bras piqués par du plancton très urticant, je lâche l'affaire face à la pauvreté des fonds.
Pour un collage efficace, la nouvelle embase PVC qui doit accueillir l’œillet inox doit être bien poncée. Je me sers pour cela  d'un galet de corail qui rempli parfaitement cette fonction.
Aujourd'hui marque le début de la "vraie expédition" car ici les distances inter îles sont relativement grandes, les lodges à touristes absents et l'isolement certain.
En soirée, malgré l'absence de vent, aucun nono ni moustique ne pointe son dard.
En me couchant je vire les insectes volants en éclairant une pierre blanche située à l'extérieur avec ma frontale pour les y attirer. C'est tout bête mais très efficace. Ma cheville est enflée des coups pris ce matin dans le bouillon, mais heureusement mon genou va bien. J'espère que ça ne va pas empirer.
A 18h00, au coucher du soleil, la mer est bien haute. C'est curieux. On verra demain matin...










































Vendredi 5
Il est 6h00 et la marée est basse ! Non seulement le cycle dure 24 heures, mais il ne se décale apparemment pas dans la journée. Je n'ai jamais vu ça dans aucune de mes expéditions, et encore moins dans ma chère Bretagne d'origine!
Ma cheville a désenflé, c'est cool. Pas de vent, je me glisse sur une mer d'huile. Rapidement une plage convexe, sur Dimacal, pique ma curiosité. Un homme vient m'aider à y tirer mon kayak que j'ai du mal à sortir à cause de ma cheville qui s'avère très douloureuse. Heureusement la douleur passe et je peux de nouveau marcher normalement. Il vit ici avec sa femme et, je suppose, leur petit fils. Dur de communiquer, ils parlent à peine anglais. Pendant qu'ils réparent le filet de pêche je pars m'humilier en chasse sous-marine pendant deux heures en faisant le tour de l'île. Brocouille, no comment. Et tant qu'à pousser un peu plus loin l'humiliation, l'homme me propose du riz accompagné des calamars séchés qu'il a pêchés lui même. La technique est simple: De nuit en trimaran à moteur sur lequel sont accrochées de  puissantes lampes alimentées par des batteries rechargées préalablement au groupe électrogène.
A 10h30 je reprends la mer. Les îles sont paradisiaques. Sur Arigara je fais fuir une bonne vingtaine de requins pointe noire qui batifolaient dans moins d'un mètre d'eau. C'est curieux, je n'en ai pas vu un seul sous l'eau quand je chassais. Le soleil tape dur et j'ai remplacé ma casquette par un sac en polyester que j'utilisais pour ranger des bricoles. Affublé de ce truc sur la tête, mordant mon tee-shirt trop échancré pour éviter un coup de soleil sur le plexus, j'ai une tronche de mec à interner !  Mais, soleil en pleine face je n'ai pas vraiment le choix.
Après avoir trouvé des fruits (bananes, pommes) dans le village de Linapacan, je longe la côte est de l'île éponyme pour trouver un bivouac. Il me faut chercher plus de deux heures pour dégoter une plage correcte. Pas de sable, mais des graviers qui ont l'avantage de ne pas s’immiscer partout. Inconvénients: Dur de se déplacer de l'eau à la tente car les dernières tempêtes ont formé une marche d'au moins deux mètres dans laquelle on s'enfonce profond lorsqu'on la gravit. De plus il y a pléthore de boulettes de fuel qui laissent des traces noires sur tout ce qu'elles arrivent à toucher (les pieds, le dessous de la tente...). Pour ne rien arranger les graviers s'immiscent entre le pied et la sandale, rendant tout déplacement douloureux. Il faut donc marcher précautionneusement pour éviter ce massage extrême.
Avant de dormir je contemple dans la nuit, sur l'horizon marin, les lointaines lueurs des bateaux pêcheurs de calamar.





































































































Samedi 6 février
Je n'ai pas dormi profondément. Pour la première fois il pleut. Étant dans le bon sens du vent je ne me speede pas et m'autorise une grasse matinée pour me reposer de cette nuit imparfaite. Debout à 6h20, la pluie s'est arrêtée. Il fait gris, pas de risque de rôtir, je peux prendre tout mon temps pour ranger.
Départ 7h20. En chemin une famille m'offre un café au lait. Elle vit au bord de l'eau dans sa ferme autonome. Poisson, calamar, rizières dans les terres, manioc, patates douces, ignam, cochons, poulets... C'est la première fois qu'ils voient quelqu'un débarquer ici en kayak. J'ai même droit à une question qu'on me pose parfois: "Où est ton bateau ?". Ils pensent que mon bouchon est une annexe, et lorsqu'ils comprennent que j'ai traversé le détroit avec ça leurs yeux deviennent grands comme des soucoupes ! Les enfants ne sont pas rassurés et gardent leurs distances d'avec ce blanc bizarre. Mais un bonbon tendu éveille aussitôt chez eux le goût du risque, et on les voit alors tendre un bras timide vers le tentant chocolat. La couleur blanche ou noire de l'homme qui tend du chocolat,  noir ou blanc, n'a dans ce cas plus aucune importance.
En chemin j'assiste au spectacle des aiguillettes en chasse. Elles sautent hors de l'eau comme des missiles pour poursuivre leur proie. Vu leur rostre fin et acéré je n'aimerais pas m'en prendre une dans la gueule, et encore moins dans l’œil !
En arrivant au virage de la pointe sud un sérieux vent de face me met des bâtons dans les roues. Après quelques minutes il n'est plus possible d'avancer et je suis contraint de faire demi-tour sur une plage pour attendre une accalmie. J'en profite pour coudre une boutonnière à mon tee-shirt (pour éviter d'avoir à le serrer entre mes dents pendant des heures) et réparer une sandale. Au loin les moutons grossissent. A 14h30 nouvelle tentative. 500 mètres en un quart d'heure en pagayant comme un forcené, me voilà contraint de jeter l'éponge. Avançant littéralement à 2 à l'heure, il est inutile de perdre mon énergie. C'est une tempête et, au large, le vent doit bien souffler à 60-70 hm/h. La plage sur laquelle je suis contraint de bivouaquer n'est pas reluisante: Les morceaux de verre bien coupants, plastiques et guenilles composent une véritable décharge publique peu ragoutante. Dans les fourrés, derrière un rocher à l'abri du vent, les sandales bien calées pour ne pas m'entailler un pied sur les tessons, Il me faut dégager et aplanir un coin de sable pour poser la tente. Pas question de tirer le kayak, je dois le porter à cause des morceaux de verre. Tristement j'incinère mes déchets au milieu de cette décharge. Une scène surréaliste.

















































































































Dimanche 7 février
Après une bonne nuit de 10 heures j'embarque à 6h00. Mais il subsiste un exaspérant vent de nord-ouest, environ 15km/h, qui rend la navigation fatigante. Sur une mer formée les barreurs de petits trimarans se font des torticolis à me regarder passer sur ce bouchon improbable qui me sert de bateau. Heureusement pour eux qu'il n'y a pas de réverbère en mer !
Après une traversée ralentie par le vent, je contourne la pointe et je m'arrête pour faire de l'eau. Je suis accueilli comme un roi par une famille qui m'offre café au lait, patates douces, riz et barracuda séché frit. En prenant quelques photos avec mon appareil, je m’aperçois que l'homme ne sait pas s'en servir. C'est un objet qu'ils n'ont apparemment pas l'habitude d'utiliser.
A 9h45 je pars vers Ginto. Le vent est quasiment tombé. Je rejoins Manhilan puis entame la traversée vers Calibangbongan, la dernière île de mon périple avant de faire demi-tour. Une impressionnante houle fossile (probablement issue de la tempête d'hier) ajoute du piquant à l'entreprise. Je croise une maison flottante inoccupée. En arrivant à destination,
des pêcheurs de marlin bleu m'invitent sur leur grand trimaran (environ 15 mètres). Vue la taille des hameçons on imagine qu'ils ne pêchent pas l’anchois. Après m'avoir offert un bon thé ils me proposent d'aller chasser avec eux. C'est cool, ils doivent connaitre un endroit où il y a du poisson. Pour s'y rendre les marins empruntent l'une des annexes (quatre petits trimarans juchés sur le gros) et de mon côté je m'installe sur mon kayak pendant qu'ils me tractent ! C'est la première fois que je me fais tracter de la sorte et je dois avouer que c'est très plaisant. Arrivés sur les lieux de pêche, alors que je commence à enfiler ma combinaison de chasse, un des marins sort de l'eau un petit poisson à la main. Mais il n'a pas d'arbalète. Je me dis qu'il doit détenir le secret d'une technique ancestrale pour être capable de les saisir au vol avec une main. Mais rapidement on m'explique le truc. Bien malgré moi je participe à une pêche à la dynamite. Quelques minutes auparavant, sans l'avoir entendu, ils ont fait exploser un bâton. Et me voilà faisant des aller-retours dans trois ou quatre mètres d'eau pour ramasser les pauvres petits (que dis-je, minuscules) poissons  assommés ! C'est triste, je comprends soudain pourquoi je n'ai rien pu chasser auparavant. Cette pêche destructrice est une calamité pour le pays.
En soirée je rejoins Tacling, la petite île située au sud-est de Calibangbongan, pour bivouaquer tranquille. Les pêcheurs m'y rejoignent pour veiller et l'on passe une soirée agréable à causer de choses et d'autres à côté de ma tente, pendant que je répare la seconde pale de pagaie qui a cassé aujourd'hui (il est intéressant de noter que la fatigue des pales les a menées à se fendre presque en même temps).
Avant de dormir, après une bonne douche de 2 litres, je soigne une irritation mal placée à l'aine de la cuisse gauche. Ce désagrément (récurrent dans mes expéditions) se traite facilement, à condition de prendre le temps de réaliser un pansement solide qui tiendra 24 heures sous lequel on met une bonne couche d'un mélange Bétadine-crème-solaire-hydratante (une recette à moi). J’insère les boules Quies au fin fond de mes conduits auditifs car le
bruyant moteur diesel du trimaran, amarré en face de ma plage, tourne, Dieu sait pourquoi, en permanence.

































































































































































Lundi 8 février.
La nuit a été fraîche, j'ai dû me glisser dans mon sac de couchage en bâche polyéthylène. Il est 5h55. Merde, j'ai RDV à 6h00 sur le bateau de pêche pour le petit-dèj ! Branle-bas-le-combat ! Plus rapide que l'éclair je parviens à être sur le kayak à 6h10. Record battu, je n'ai jamais plié aussi vite mes affaires. 5 minutes plus tard j'ai grimpé sur leur bateau.
Vers 9h00, après avoir fait un tour au village en compagnie de quelques pêcheurs, je me mets en tête de contourner Calibangbongan afin de "valider" mon expédition. Une sorte de bouée de régate en quelque sorte. Je suis protégé du vent de nord-est mais une houle rend tout accostage impossible sur une bonne partie de la côte. Et lorsque je me risque à tenter de rejoindre une plage moins exposée pour faire de l'eau, je me prends un nouveau bouillon. Cette fois-ci j'avais heureusement pris soin de mettre lunettes et sac-casquette dans le filet. Une vieille femme avec un enfant dans les bras, apparemment pas du tout rassurée par ma présence, appelle du renfort. Personne ne vient et je reste sur la plage pour ne pas empirer la situation. La femme continue d'appeler et enfin arrive un homme, sans doute de retour des champs. Personne ne parle anglais et je leur tends mes bouteilles pour leur faire comprendre le but de ma visite. Rassurée, la vieille femme daigne enfin s'approcher.
Pour quitter les lieux je dois d'abord passer les rouleaux. La technique est la suivante: Dos aux vagues en tenant le kayak par l'avant, tout en marchant-nageant pour passer la barre. Quel bouillon ! Arrivé à la pointe nord j'hésite vraiment à m'aventurer sur cette mer houleuse car un vent de nord-ouest, genre 15-20 km/h, est bien établi. A la houle viennent donc s'ajouter des creux peu engageants. Je me lance tout de même, me disant que je pourrais toujours faire demi-tour dans le sens du vent si l'entreprise s’avérait trop périlleuse. Curseur à l'orange vif me voilà bataillant contre la houle, les creux et le vent. 2 km et 1h30 plus tard (je n'ose pas calculer la vitesse moyenne), j'arrive crevé au nord de Barselisa, côté protégé du vent mais pas de la houle qui s'écrase avec fracas sur les rochers. Cette fois-ci il faut vraiment éviter de valdinguer dans les rouleaux car le fond pour arriver à la plage n'est pas sableux mais corallien et tapissé de gros cailloux ! Après avoir mis lunettes et sac-casquette dans le filet, je me mets à l'eau en tenant le kayak par l'arrière. Les rouleaux me portent et j'atterris sans casse sur la plage. Ouf !
L'île est déserte. J'espère que le vent va tomber car pour l'instant il est impossible de reprendre la navigation. A 15h00 j'abandonne l'idée de continuer, le vent est trop fort. Mes affaires sur le dos, trainant le kayak sur le sable, je traverse l'île et dégote un emplacement à l'ombre sur la splendide plage nord-est. Je remarque des traces d'un animal que je n'arrive pas à identifier. Des pattes qui ont des doigts genre lémurien et une queue massive dont l'empreinte rivalise avec la trace laissé par la dérive de mon kayak. Ce ne sont pas des iguanes car je connais les empreintes qu'ils laissent (cf CR aux Bahamas).
Pas de douche ce soir car je dois conserver précieusement les six litres d'eau douce qu'il me reste pour boire. Après tout j’ignore combien de temps je vais être bloqué ici et je dois donc me rationner. Même si le vent est tombé ça ne veut pas dire qu'il ne se réveillera pas avec moi demain matin.
Boules Quies de rigueur à cause du bruit des vagues, et grododo.













































































mardi 9 février
J'ai bien dormi. Lorsque je sors la tête de la tente une sorte de gros varan, genre un mètre, se taille à toute pompe dans les fourrés. Le mystère est en partie levé, tout comme le vent qui malheureusement va m'empêcher de partir. D'ailleurs j'ai eu peur cette nuit à cause des vagues qui venaient se casser tout près de mon bivouac. Je suis sorti pour remonter un peu plus haut le kayak de peur qu'il se fasse emporter.
Ayant tout le temps de bricoler, je réalise un quadruple haubanage pagayérien pour renforcer les pales. Je prévois des étapes difficiles car dorénavant j'aurai le vent dominant dans la face. Puis je plie les gaules comme si j'allais partir. Vers 12h30 je sens une lueur d'espoir et une heure plus tard je tente la traversée vers Cacayatan. Très vite aspiré vers le large par un fort courant qui vient s'ajouter au vent toujours puissant, je pagaye comme un fou pendant 20 minutes pour réussir à revenir sur ma plage. Ouf, j'ai eu chaud aux fesses. Tout à coup j’aperçois... Mon chargeur solaire pendu à un arbre près de mon bivouac.  Je l'avais oublié. Quel con.
Les heures passent sans que le vent daigne mollir. Je me fais chier comme un rat mort. Je ne peux même pas me venger sur la bouffe car là aussi je dois me rationner. Il y a bien un cocotier mais il est trop haut pour espérer en décrocher les graines qui me narguent depuis mon arrivée. Au pire je le couperai à sa base !
Ce soir il me reste cinq litres d'eau. Je n'ai consommé qu'un litre aujourd'hui.
















































mercredi 10 février.
Le vent n'est pas tombé mais, comme hier, je me prépare à partir "au cas où".
Les heures s'égrainent lentement. Pour m'occuper j'attaque les succulentes micro-huitres qui tapissent certains rochers. Vers 11h00 la vitesse du vent a doublé par rapport à hier. 30 km/h au bas mot. Il est clair que je vais devoir passer au moins une nuit de plus ici.
Vu ma piteuse expérience d'hier j'estime nécessaire de renforcer encore plus les pales de mes pagaies en réalisant des attelles avec du bambou trouvé sur la plage. Pour économiser l'eau je tente de faire un minimum d'efforts tout en restant au maximum à l'ombre. Je ne mange pratiquement rien pour économiser la nourriture qui, elle aussi, diminue fortement. En fin d'après midi je me "lave" dans l'eau de mer.
En ce qui concerne mes réserves d'eau je suis officiellement en mode "survie" avec 4 litres disponibles. Lorsque je dépasse ce volume la priorité est d'en trouver au plus vite, quitte à faire demi-tour.






























Jeudi 11 février
Impossible de partir, le vent est toujours très fort. Devant impérativement faire de l'eau, il me faut donc envisager de revenir au village de Calibangbongan. ça me parait jouable, même si la mer n'est pas vraiment engageante. Après une mise à l'eau relativement facile grâce à la marée basse du matin, je contourne la pointe sud-est puis me laisse porter par ce mauvais vent sur des creux raisonnables de 50 cm. En 20 mn (contre 1h30 à l'aller!) je retrouve la pointe nord de Calibangbongan. La houle d'ouest ayant disparu le passage redouté est aisé et, rassuré, je contourne l'île pour rejoindre le village. En chemin je m'arrête pour faire de l'eau. L'accueil qui m'est réservé, cette fois-ci, n'est pas vraiment sympa. Les gens rigolent de me voir mais ne m'aident pas un instant à débarquer. Au virage sud je me prends le vent en pleine poire. Heureusement il me reste peu de distance à parcourir et, en marchant dans l'eau à certains endroits qui le permettent, je parviens sans encombre sur la plage sud du village. Je paye quelqu'un pour me faire à manger mais le riz est mauvais et je n'aime pas les calamars séchés frits. Seul le café au lait a mon approbation. Il me reste maintenant à prendre mon mal en patience car, même si je suis "sauvé", le problème du vent n'est pas réglé pour autant. Mon stock de nourriture ragaillardi, je pars faire le tour de ce village isolé. Je m'attarde sur l'hydrodynamisme des bouteilles de coca. Pour rendre plus efficace la pénétration des flotteurs de trimaran les Philippins les coiffent des demi bouteilles de soda.
En fin d'après-midi je pose de nouveau le bivouac sur Tacling, non sans en avoir chié pour la rejoindre à cause des creux atteignant parfois un mètre. Rodéo !
Je retrouve les plaisirs d'une douche complète à l'eau douce. Deux litres, c'est le grand luxe. Par contre je me suis fait copieusement bouffer par des nonos furieux au village. Je n'ai pas mis de répulsif, grave erreur. Avant de dormir je sors la grosse artillerie: Antihistaminiques, crème cortisone et paracétamol.



































































































































Vendredi 12 février
Mauvaise nuit. Démangeaisons, chaleur, claquements secs de la toile de tente à cause du vent. Ce dernier n'est donc pas tombé, mon départ est compromis. Je n'ai pourtant qu'une envie, rattraper le retard que j'ai sur mon planning. Si cette météo perdure je vais finir par prendre un bateau pour Linapacan, mais il n'y en a pas avant dimanche. Et puis ce serait dommage de ne pas faire le chemin inverse par mes propres moyens. Du coup je glande encore dans le village. Une pompe à eau rudimentaire mais géniale attire mon attention: Un tube PVC et une demi bouteille entaillée d'ailettes clouée à une longue tige; le tour est joué ! On trouve ce modèle très efficace et quasiment gratuit sur tous les bateaux du coin.
A 8h00, au moment où le soleil commence à lécher la tente, je mets le kayak à l'eau dans le sens du vent pour retourner au village. Je passe la journée à m'occuper comme je peux en faisant des photos, ma lessive au puits qui jouxte la plage et quelques courses alimentaires.
En soirée le vent tombe vraiment. Un espoir pour demain ? Retour sur mon îlot-hôtel-particulier. Mon irritation est soignée, c'est déjà ça.








































































Samedi 13 février
Le vent s'est relevé, moins fort que les jours précédent mais encore trop pour entreprendre la traversée vers Linapacan. En rejoignant le village je me tâte cependant car il semble mollir. Après un bon quart d'heure d'hésitation à faire des ronds dans l'eau entre mon îlot et le village je tente l'échappée. Et ça marche ! A 9h15 le sort est rompu, j’atteins Lacalaca. L'espoir renait enfin. Benji, un gars de Linapacan qui transporte des touristes taïwanais sur un trimaran de bonne taille, m'offre du riz, des œufs et de la viande. Cette gentillesse me touche. Les taïwanaises, visiblement impressionnées, me prennent en photo sous toutes les coutures. Je re-bombe le torse. A 9h45 je reprends ma route en bifurquant nord, vent de travers. A 11h20 J'atteins le premier cap de Linapacan où je fais une pause sur la plage pour "bourrer le mou" de mon sac étanche. J'y enfile un gros cylindre de bambou afin que la tente qui se trouve au fond y soit bien tassée. En effet le cul du sac, qui me sert de dossier, était trop mou et inconfortable. A 11h35 je décolle vers le petit cap "jumeau" que j'atteins sans encombre à 12h10. Mais de l'autre côté le vent est puissant et j'ai beaucoup de mal à avancer. Leomer, le conducteur d'un petit trimaran à moteur, semble avoir pitié de moi lorsqu'il me double et me propose, par gestes, de me tracter. Je ne me fais pas prier et lui lance, au milieu des vagues bien formées, le mousqueton accroché à l'extrémité de la corde de 15 mètres attachée à l'avant de mon kayak. Une fois celle-ci amarrée sur son bateau il tente, en vain, de rallumer son moteur qui s'est éteint. Nous nous rapprochons dangereusement des falaises, pourvu qu'il y arrive ! Ouf, nous voilà partis, lui devant à fumer sa cigarette, moi derrière agrippé à ma pagaie qui me sert de balancier. Je dois me concentrer pour ne pas tomber car, mine de rien, ça bouge ! Nous traversons la baie en direction de son village, Maroyogroyog (rien que pour le nom ça valait le déplacement), où sa famille m'offre un bon café au lait avec des gâteaux au chocolat. Ragaillardi par ces attentions et cette collation, je reprends ma route à 13h30. Pas question de passer la nuit ici, même si on me le propose très gentiment, car le retard sur mon planning est trop important. Protégé du vent j'arrive sans encombre au cap "du milieu" (au nord du village) à 14h45. Puis c'est une traversée longue et difficile qu'il me faut abattre, vent de face, dans des clapots anarchiques. A 16h15 je dépasse le cap et à 17h15 je débarque, fourbu de cette énorme journée, sur une plage de gravillon correcte pour bivouaquer. J'ai parcouru 25 km contre le vent, dont 3 tractés, c'est une très grosse étape. Curieusement il y a une case, une pirogue, des cochons, des poules et des chiens, mais aucun être humain. Dieu sait où ils se trouvent. Je prends en photo un exemplaire des palmes artisanales locales. Je suis impressionné par la simplicité ingénieuse de l'objet.
Le vent est totalement tombé, il fait très humide, au dodo.





























Dimanche 14
Nuit médiocre à cause, sans doute, de l'effort d'hier trop proche de l'heure du coucher. La tente est trempée de l'humidité qui règne ici en maître. Toujours personne, sauf les cochons attachés au pied des cocotiers. Pauvres bêtes, quelle triste vie.
Pas un pet de zef, je décolle à 6h00 pétante avec l'idée de refaire une grosse étape. Première pause sur Manglidad pour faire de l'eau. Andrew, qui vit ici avec sa famille, me fait comprendre poliment qu'il ne peut pas me donner beaucoup d'eau car il n'y a pas de nappe phréatique sur son île. Du coup je lui demande si il peut me décrocher des cocos verts. Aussitôt dit et le voilà grimpé à 10 mètres du sable à faire tomber cinq gros cocos ! Je n'en demandais pas tant ! Du coup j'en consomme un tout de suite et en prends un autre sur le kayak. Ces graines vertes pesant au moins trois kilos, il m'est impossible d'en embarquer plus. Je lui tends 100 pesos pour la peine, mais je dois insister fortement pour qu'il les prenne. Encore un accueil chaleureux qui me touche profondément. Il me propose de passer quelques jours sur son île paradisiaque, mais malheureusement je dois tailler la route.
Un désagréable courant de nord vient modérer la parfaititude de cette navigation qui avait commencé sous des auspices plus que cléments. J'arrive vers 11h00 sur la pointe sud de Binalabag d'où j’entame le redouté détroit de Linapacan. La traversée de 6 km est longue et fatigante à cause du courant  toujours bien présent. Lessivé, mais rassuré, j'arrive au sud de Dicabaito à 12h45. Je dévore le second coco sur une petite plage sans ombre où je ne traine pas. Puis je pars faire des courses dans la petite épicerie établie au sud de Culion. N'arrivant pas à trouver une plage à mon goût pour bivouaquer, je fais des aller-retour très fatigants dont je me serais bien passé. Vané et overdosé de pagayage et de soleil, je trouve enfin mon bonheur à 16h15. Une petite plage de gravier tout à fait agréable, pas humide cette-fois-ci, sur la pointe ouest du bras de mer qui pénètre dans Culion. il y a quelques nonos et je prends soin de m’enduire de répulsif des pieds à la tête. Le zip de la moustiquaire ayant rendu l'âme aujourd'hui, à 19h00 il fait encore trop chaud pour me mettre dans la tente qui ne possède plus qu'une porte "normale". Je recule donc l'heure du coucher. A 4 ou 5 mètres derrière la tente, dans les fourrés, un animal impossible à identifier pousse un cri répétitif toutes les demi-heures environ. Ma nuit risque d'être longue si sa vie est nocturne !






























Lundi 15 février
Mauvais sommeil jusqu'à minuit, correct ensuite. Pas de vent, c'est cool. Départ à 6h00. A 7h30 je fais une pause sur Kalupilpit pour faire de l'eau. Les gardiens de la grosse masure luxueuse ne m'offrent rien d'autre que l'eau demandée. Après six km environ je débarque pour décrocher un coco vert aperçu de mon kayak. J'en profite pour faire une sieste à l'ombre de petits arbres, type olivier, qui, comme la mangrove, vivent les pieds dans l'eau. Le vent s'étant un peu levé je peine à rejoindre Bamboo que j'atteins en deux heures. Adrien n'est pas là, et le patron, Johannes, m'offre un repas avant que je reparte vers 13h00. Il me faut plus de deux heures pour rejoindre la pointe nord-ouest de Bulacao pourtant située à cinq km ! A cause du vent, entre autre, mais je soupçonne aussi un courant contraire. Pause impossible, un gardien peu avenant me fait bien comprendre qu'il est hors de question de débarquer ici. Il y a de riches résidences; je ne cherche pas à comprendre et continue mon chemin vers l'est. Le vent décroit mais j'ai vraiment l'impression de me trainer. Courant, fatigue ? A 17h je débarque sur une petite plage déserte. Les habitants de la plage d'à côté y débarquent quelques minutes pour puiser de l'eau dans le puits creusé juste derrière. Du coup, après leur départ,  je les imite et m'autorise une douche "no limit". Quelle pied. La vue imprenable sur  les falaises de Coron éclairées par le soleil couchant me met du baume au cœur. Peu après une somptueuse lune s'invite dans ce décor de rêve. Pas de vent, le calme absolu. Juste quelques clapotis et criquets discrets viennent donner la mesure de ce beau silence. Pendant que je rédige mon journal de bord à la frontale des hordes de puces de mer m'assaillent joyeusement.
Demain il faudra faire un choix cornélien: Côte ouest ou est de Coron ? La seconde option est risquée si le vent se lève car je serais exposé aux falaises immanquablement battues par les vagues. Mais elle me donnerait l’opportunité de me promener sur le lac de Cabugao qui semble relié, si j'en crois ma carte satellite, avec la mer par un étroit chenal.
L'irritation à l'aine est revenue et je dois me recoller un grand patch de mon sparadrap d’hôpital sous lequel j'ai préalablement étalé ma mixture hydratante.


















Mardi 16 février
J'ai très bien dormi. Un petit vent n'augure rien de bon. En inspectant le kayak je fais une découverte qui me donne l'explication probable de ma sensation d'avoir été freiné hier: Une agrafe inox anti-ragage s'est désolidarisée de ma dérive en PVC. Je ne sais pas combien de temps j'ai trainé ça, mais ceci explique sans doute cela !
Départ 6h00. Très longue traversée de 3 heures pour rejoindre Coron, à cause d'un vent contraire de 10 km/h environ et des vagues bien formées. Mais quel panorama ! Les falaises sont immenses ! Contrairement aux îles alentour, Coron est une île haute qui culmine à 550 mètres. Je suis fier de moi car mon prototype a encore tenu bon, dans des creux de 1 mètre parfois. l'absence d'avarie sérieuse depuis mon départ me donne un sentiment de sécurité que je n'avais pas atteins dans les expéditions précédentes. J'ai tout fabriqué moi-même, des boudins jusqu'aux valves anti-retour en passant par la housse. A l'avenir cette fiabilité va me permettre d'envisager un engagement plus important (si je construits des pales de pagaie plus solides, bien entendu !). Enfin je tiens le bateau quasi parfait dont je rêvais il y a cinq ans lorsque j'ai commencé ce genre d'expédition. Il n'y a plus que des détails à régler, le gros œuvre est terminé, les plâtres sont essuyés.
Avant de débarquer des pêcheurs que je prenais en photo m'offrent spontanément trois grosses aiguillettes ! Je n'en prends qu'une, c'est bien assez. En débarquant je remarque les restes d'un feu probablement allumé par ces derniers avant de commencer leur journée. Du coup j'en profite pour cuire mon aiguillette et le café au lait qui suit dans la foulée. Repu, je peux remonter cette splendide côte verticale le ventre plein. Mon choix se porte sur le côté ouest car j'ai trop peur de me retrouver coincé à l'est dans du gros temps.
Je débarque parfois sur des plages qui abritent quelques cases, mais à chaque fois l’accueil n'est pas au rendez-vous. Je n'ai pas vraiment d'explication mais c'est un fait, les habitants de cette île sont loin d'être aussi chaleureux que ceux rencontrés jusqu'alors. En fin d'après-midi, par contre, lorsque j'arrive aux alentours de la pointe nord-ouest, des jeunes m'offrent les restes du repas qui a été proposé aux touristes qu'ils convoient tous les jours sur une belle plage. Le nord de l''île de Coron est très prisé par les touristes car il est en face de Coron, la ville principale de Busuanga, donc facile d'accès. Riz, poisson, vinaigre et oignons frits me redonnent un peu d'énergie. En fait j'ai perdu trois ou quatre ou kilos depuis mon départ à force de peu manger. Je n'ai pas fait assez attention et je sens une fatigue qui n'est pas seulement liée à mon effort du jour. Non, j'ai trop tiré sur la corde.
En soirée je tombe sur un magnifique barnum à touriste en bois monté sur pilotis, en bordure d'une plage superbe. Les touristes sont partis et j'y monte ma tente. C'est le grand luxe: A l'ombre, sans sable qui colle, avec terrasse au dessus de l'eau. Par contre je me fais pour la première fois piqué par des moustiques. A noter la disparition totale de mon irritation, et ce en 24 heures seulement. Le pansement à tenu toute la journée et l'hydratation par crème solaire à pu se faire convenablement.
Devant un couché de soleil à faire pâlir le plus blasé des Robinson, juché à 1,5 mètre au dessus des flots sur ma terrasse en bois, je rédige tranquillement mon journal de bord en sirotant un coco vert laissé par les touristes. Y'a pire comme ambiance. Petit bémol au couché, les clapots situés sous ma tente m'imposent le port de boules Quies. Certains vont me dire que j'exagère, mais en réponse je les somme d'imaginer un abreuvoir à vache au pied de leur lit qui serait agité toute la nuit par une pagaie malfaisante. Le bruit est juste insupportable.






















































































































































Mercredi 17 février
Je me suis mis en tête de tenter de rejoindre la côte est dans le but d'atteindre le fameux lac. Départ 6h00. Le longeage de la côte nord-ouest est long et fastidieux. Arrivé à la pointe nord il faut me rendre à l'évidence, je suis trop faible pour prendre le risque de m'aventurer sur une côte exposée. Après une bonne heure d’hésitation je lâche l'affaire. Je vais faire des ronds dans l'eau aujourd'hui et demain avant de finir mon expédition vendredi matin à Busuanga. Mais pour l'heure, allongé sur mon bateau, tranquillement porté par le vent d'est, bercé par les vagues, dérivant lentement dans la bonne direction, je me laisse kidnapper par Morphée.
Avant de revenir au bivouac d'hier je dois d'abord faire un détour à Coron-ville pour refaire le plein de vivres. A 13h30 je débarque sur les marches en bois d'un commerce de fruits de mer. Le patron, Erwin, visiblement impressionné par mon périple, m'offre généreusement un repas parfait: viande en sauce, riz, bananes, mangue, pain, thé au miel... Quelle gentillesse, c'est fou. A 15h30, après une nouvelle sieste sur un banc de son commerce sur pilotis, je repars vers mon barnum que j’atteins à 16h45, juste au moment où les touristes quittent les lieux en trimaran. J'ai souffert toute la journée de pagayer. La fatigue de l'expédition me tombe dessus, j'ai bien fait de renoncer à la côte est.





































Jeudi 18 février
Pas bien dormi, impossible de trouver un sommeil profond, je n'arrive pas à récupérer. Je prends mon temps pour le petit dèj en allumant un feu (je n'en fais jamais le matin habituellement mais seulement le soir pour la soupe) pour me délecter d'un gros café au lait. J'ai tout mon temps pour cuisiner car seulement une modeste randonnée m'attend aujourd'hui, à savoir visiter la côte nord-ouest de Coron de laquelle j'ai gardé mes distances hier pour tracer vers l'est.
A 7h00 je décampe, au moment même ou un trimaran vient déposer les victuailles pour les touristes qui vont débarquer dans deux ou trois heures. Je longe la côte nord-ouest de Coron en explorant la moindre petite crique. Quel plaisir, je ne m'attendais pas à des paysages aussi beaux et intimes. L'une des criques est cependant très touristique car au fond se trouve un court chemin qui rejoint un prisé lac d'eau saumâtre. Me voici donc transformé, après avoir amarré mon minuscule bateau au milieu des gros trimarans, en touriste lambda. Le lac est magnifique et, malgré l’affluence, je prends un vrai plaisir à plonger dans cette eau transparente. Je m'amuse aussi à prendre en photos quelques touristes asiatiques que mon œil occidental observe amusé. Certains sont affublés de toutes les options possibles: gilet de sauvetage, bouée, brassard, masque, tuba, combinaison... De retour au port je quémande à manger, moyennant finance, aux marins d'un trimaran car il n'y a pas de restaurant. Ils s'exécutent mais refusent l'argent. J'ai dépensé moins de trente euros depuis mon départ de Busuanga, je ne vais jamais réussir à dépasser cette somme ! Je m'offre tout de même un coco vert dans la micro épicerie.
De retour dans mon barnum de luxe (vent arrière s'il vous plait) pour la troisième et, normalement, dernière fois, je parviens à photographier, non sans ruse et patience, un varan de la même espèce que ceux vus et/ou entendus sur mon île déserte. Il y en a plusieurs sortis prudemment de leur caverne (littéralement) pour manger les restes des mets des touristes tombés dans le sable. Je parviens aussi à choper une photo pas trop dégueulasse d'une sorte de gros écureuil local. Ils sautent de branche en branche autour de moi qui suis figé pour ne pas les faire fuir.


























































































































































































Vendredi 19 février
Départ à 7h00 pour Coron-ville. Au nord c'est Coron comme le dit la chanson. Mon avion part dimanche et je dois donc y passer deux nuits. Normalement cette dernière étape devrait être une formalité, mais des sautes de vent ne me disent rien qui vaille. Étant collé à la falaise et protégé du flux nord-est dominant, ces petites rafales vont probablement se transformer en vent beaucoup plus fort derrière la pointe nord-ouest. ça ne loupe pas, je me retrouve très vite bringuebalé sur des creux anarchiques à me battre contre un vent puissant, 20-25 km/h peut-être. Une demi-heure plus tard j'ai à peine avancé. En voyant les pêcheurs me doubler avec leur bateau de 15 mètres je tente du trimaran-stop. Pour se faire je lève le mousqueton bien haut. Rapidement l'un deux se rapproche de moi. En prenant garde de ne pas me faire assommer par les grands flotteurs en bois qui bringuebalent dans les vagues, je leur tends mon mousqueton. Deux tentatives sont nécessaires pour qu'un des marins parvienne à choper ma corde qu'il attache illico à l'arrière du navire sur lequel il tient en équilibre précaire. L'accélération du trimaran fait se tendre la corde brutalement, entrainant brusquement mon kayak dans une course folle. L'équilibre est très précaire à cause des vagues et de la vitesse. Je m'allonge pour mettre mon centre de gravité le plus bas possible. La pagaie tenue horizontalement en face de moi, des kilos de flotte viennent s'écraser de plein fouet sur ma tronche. Quel rodéo ! J'ai vraiment peur de tomber, on va vraiment vite. Au bout d'un quart d'heure je leur fais urgemment signe d'arrêter en sifflant le plus fort que je peux pour qu'ils m'entendent malgré le vent. Si je tombais ils pourraient ne pas s'en apercevoir tout de suite. Et nous serions eux et moi bien emmerdés ! Heureusement ils m'ont bien avancé, je suis presque à Uson. La corde détachée je leur fais des grands signes de remerciement tout en me battant contre le vent et les creux de 70 cm de cette mer moutonneuse sur laquelle souffle un vent qui ne doit pas être loin de 30km/h maintenant. Vent latéral sur tribord, je tangente la côte est d'Uson sans trop de difficulté. Mon bateau dérive très peu malgré la force latérale, c'est un excellente nouvelle ! Après une petite pause sur une petite plage, le vent redouble. Je suspecte 40km/h ! Le dernier tronçon est très dur à avaler, même en vent de travers. A 10h30 Je finis ma course sur un vieux ponton flottant qui s'avère parfait pour plier les gaules. A 12h30 c'est chose faite.
Fin de l'expédition.































































































































































































































































































































































































Jean-Christophe Rabiller, artiste autoproclamé



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